Mame Sokhna Sarr est Directrice pays adjointe et Senior Manager Transformation digitale au Tony Blair Institute (TBI). Elle est également lead du projet La Case Agri, une initiative soutenue par l’Union européenne et déployée dans huit pays africains, dont la Côte d’Ivoire. Dans cet entretien réalisé le 5 février 2026, en marge du programme Digital Africa Abidjan 2026, elle revient sur les objectifs, les acquis, l’impact et les perspectives de ce projet structurant, à la croisée de la gouvernance publique et de l’innovation technologique.
La Case Agri : de quoi s’agit-il ?
La Case Agri est un programme, impliquant les pays de l’Union européenne. En Côte d’Ivoire, sa mise en œuvre est assurée avec le Tony Blair Institute comme partenaire d’exécution, en collaboration avec l’ensemble des acteurs techniques nationaux. Il s’agit d’un projet qui vise à fédérer l’écosystème agricole autour d’un espace commun de données, afin de renforcer la prise de décision publique et privée.
Est-ce donc un concept novateur ?
La Case Agri se veut une « case » au sens africain du terme : un lieu où tout le monde se retrouve. L’idée est de rassembler l’ensemble des acteurs de l’écosystème agricole, de créer un climat de confiance et de favoriser le partage des données.
En centralisant et en structurant les données, nous pouvons disposer d’une base beaucoup plus large, fiable et exploitable, permettant de prendre de meilleures décisions, tant au niveau stratégique qu’opérationnel.
Quels sont les objectifs du projet ?
L’objectif principal est de disposer de données de qualité, souveraines, produites localement, utilisées à l’échelle nationale et internationale, mais gérées par les acteurs ivoiriens eux-mêmes. Une stratégie de gouvernance des données a été mise en place afin : d’encadrer le processus de collecte, de partage et d’utilisation des données ; de garantir leur sécurité ; et de créer de la valeur, centrée sur l’humain. Les objectifs fondamentaux portent sur : la réglementation et la politique de gouvernance des données ; le cadre d’utilisation et les cas d’usage, à travers la Case Agri ; à terme, le partage de données transfrontalières, facilitant les investissements numériques.

Le projet repose sur des espaces de données souveraines en open source, gérés par l’écosystème ivoirien.
Qui sont les acteurs impliqués ?
Le projet mobilise une équipe d’environ 30 acteurs ivoiriens, composée de : startups AgriTech,, coopératives agricoles,
institutions publiques (dont la SODEXAM), points focaux de du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières. L’État ivoirien est le propriétaire et gestionnaire des données. Le premier site d’hébergement envisagé est le centre de calcul de Bingerville, afin de garantir la souveraineté publique à long terme.
Quels sont les cas d’usage identifiés ?
Trois cas d’usage prioritaires ont été retenus : la précision des rendements agricoles, L’exploitation avancée des données météorologiques (en lien avec la SODEXAM), La détection des maladies des plantes et la mise en marché des produits agricoles. Ces cas d’usage répondent directement aux besoins des ministères techniques et des acteurs de terrain.
Que signifie l’alignement stratégique du projet ?
Le projet s’inscrit dans la stratégie nationale de l’intelligence artificielle, axée sur les startups, les cas d’usage concrets et des secteurs prioritaires comme l’agriculture, la santé, la mobilité et l’éducation ; la stratégie nationale de gouvernance des données, qui traite de l’interopérabilité, des règles de partage, de la sécurité et de la valorisation des données. L’innovation constitue le troisième pilier : il s’agit de développer des solutions d’IA basées sur des données locales, répondant à des problématiques précises du secteur agricole.
Comment les données deviennent elles un outil de décision durable ?
Il faut d’abord identifier les données existantes, les catégoriser, les stocker de manière sécurisée, garantir leur qualité,
organiser leur maintenance, et surtout inciter les acteurs à partager leurs données. Sans confiance et sans cadre clair, il n’y a pas de valorisation possible.
Quelle place pour la sensibilisation ?
La sensibilisation est au cœur du dispositif. Elle passe par : des hackathons organisés avec Digital Africa,
le e-Forum IA, l forum Ivoire Tech, des ateliers thématiques, notamment sur les données géospatiales.
Ces actions visent à renforcer les compétences et à créer une culture du partage des données.
Quels constats ressortent de vos rapports ?
Nos rapports mettent en évidence plusieurs défis : la fragmentation des données, l’insuffisance du cadre juridique et réglementaire, les limites de l’infrastructure numérique, le manque de compétences, l méfiance liée à la sécurité des données.
Très souvent, les données existent, mais sont stockées sous forme de fichiers PDF ou Excel, sans interopérabilité ni cadre de partage.
Quel est l’impact attendu du projet ?
La Case Agri permettra : un meilleur accès aux marchés, une transparence sur les prix et les intrants,la mise en place d’une marketplace agricole, réduisant les intermédiaires, une amélioration des revenus et des conditions de vie des producteurs, une meilleure gestion des enjeux climatiques, une augmentation de la productivité agricole. C’est une création de valeur centrée sur l’humain.
Quelles sont les perspectives ?
Le projet a démarré fin 2024 avec la présentation de la feuille de route. Depuis : l'espace de données a été officiellement lancé,
des chartes de partage institutionnel sont en cours de validation, trois cas d’usage ont été sélectionnés,
un pilote est en cours malgré des retards liés au contexte électoral. Un cadre de gouvernance détaillé est en cours de finalisation : qui a accès aux données, quels types de données sont acceptés, comment la qualité est vérifiée, quels modèles économiques sont retenus.
L’objectif est de finaliser l’ensemble du dispositif d’ici mars 2028, date de fin du projet, avec un prototype fonctionnel, enrichi par davantage de données et connecté aux infrastructures de calcul avancées.
La Case Agri ne remplace pas les plateformes existantes de l’État, elle les complète, en posant les bases d’un véritable marché des données agricoles souveraines.
Interview réalisée par EY

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